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L'amour a ses raisons que la raison ignore



©Ninoutita



Assise à la table de la cuisine, Catherine se demandait comment elle avait pu un jour décider d'épouser Antoine. Chez un homme, elle appréciait le côté bestial et un peu stéréotypé de la masculinité. Petite fille, elle rêvait plutôt au boxeur qu'au prince charmant, elle voulait du muscle, de la virilité et même, pourquoi pas, de la violence. Antoine ne correspondait absolument pas à cet idéal dégoulinant de testostérone. Il ne donnait jamais son avis et ses propos se réduisaient souvent à de longs silences entrecoupés de petits sourires désolés. Il n'était pas particulièrement séduisant, et ses cheveux autrefois caramels avaient, au fil des ans, viraient au poivre et sel.
De son côté, Antoine ne sentait même pas le regard, pourtant inquisiteur, de sa femme. Il n'accordait même pas un brin d'attention à leur fille Camille, alors âgée de deux ans et demi et qui lui tiraillait en vain la manche pour qu'il joue avec elle. Ce mari et ce père n'avait d'yeux que pour Gaspard, qui ronflait tranquillement dans le minuscule jardin de leur maison de banlieue. Ce chien là avait, il faut l'avouer, un pelage de rêve, chatoyant au moindre rayon de soleil, et dont la douceur se devinait rien qu'à le regarder. Antoine s'imaginait le serrer contre son pull-over, le cajoler à l'en étouffer, le nourrir des meilleures croquettes comme on offre à une femme les plus beaux bijoux. Mais Catherine ne voulait pas qu'il le câline, elle disait qu'un chien devait être traité comme un animal et non comme un deuxième enfant. En vérité, elle savait bien que Gaspard n'était pas un deuxième enfant pour son mari. C'était différent. Lorsqu'Antoine contemplait cette bête, son épouse apercevait dans ses yeux une affection incommensurable. Il arborait alors un sourire béat, imbécile et qui répugnait Catherine. Surprendre cette intimité là dans l'attitude de son homme la mettait mal à l'aise et hors d'elle. Quelque chose d'oppressant lui prenait alors la gorge et ses doigts se crispaient autour de l'anse de sa tasse. Trop occupé à fantasmer sur la truffe en forme de coeur de Gaspard, Antoine ne se rendait jamais compte du changement d'attitude flagrant de sa femme. Ce jour-là, il pensait justement aux améliorations qu'il pourrait apporter à la niche. Il l'avait construite avant l'arrivée de Gaspard, des nuits blanches à fignoler les détails, du toit couleur brique au nom du chien inscrit au-dessus de l'entrée. Sa femme se moquait souvent de lui à ce propos, le comparant à une jeune mère préparant l'arrivée de son premier bébé, choisissant les couleurs du papier peint et puis le berceau, les rideaux. A l'époque, cet intérêt avait déjà agacé Catherine. Aujourd'hui, il l'exaspérait.
Le soleil baissait ; dans le jardin, Camille jouait avec le chien. Le couple cuisinait ensemble, la radio crachait le succès de l'été précédent. Il préparait la sauce tandis qu'elle coupait des légumes. Malgré cette occupation, Antoine ne cessait de scruter ce qui se passait dans le jardin. Il fit remarquer à Catherine que ce n'était pas sain que Camille soit si proche du chien. Il affirmait qu'il aurait mieux fallu qu'elle s'amuse avec des gamines de son âge. Pourquoi ne pas la mettre à la garderie ? Catherine s'amusa d'abord de la soudaine prise de conscience de son époux, puis elle réalisa : que lui prenait-il tout d'un coups ? C'est alors que les pensées d'Antoine s'éloignèrent d'elle encore une fois. Il venait de s'apercevoir que Camille était à peine plus grande que Gaspard, qu'elle pourrait aisément pénétrer dans sa niche. Un étrange fourmillement vint lui engourdir la tête. Il ressentait une émotion nouvelle et indescriptible, une émotion dont il voulait à tout prix se débarasser. Le seul moyen qu'il trouva pour le faire fut d'ouvrir la bouche en un cri vif, froid et malheureusement trop distinct : « mais qu'elle enlève ses sales pattes de Gaspard ! ». Catherine sursauta, n'en crut d'abord pas ses oreilles et manqua finalement de se trancher le pouce. Revenue à la réalité, elle fixait son mari, incapable de prononcer la moindre parole. Elle reconnaissait l'état dans lequel se trouvait Antoine. Elle l'avait déjà remarqué de nombreuses fois chez d'autres hommes lorsque un rival venait à reluquer un peu trop longuement leur compagne. Mais son homme à elle ne lui avait jamais accordé assez d'intérêt pour réagir ainsi. Pour ressentir si ce n'est un peu de jalousie. Parce que c'était bien de cela qu'il s'agissait. Antoine enviait la relation privilégiée qu'entretenait sa fille avec Gaspard. Il aurait voulu être aussi menu qu'elle afin de pouvoir se glisser à l'intérieur de la niche. Surtout, il aurait tant désiré que son épouse n'existe pas pour qu'il ait tout le loisir d'aimer convenablement et librement Gaspard. A cette pensée, la colère s'empara de Catherine. Son mari était déjà dehors, tentant de prendre la place de Camille auprès de l'animal. Elle empoigna le couteau qu'elle utilisait alors pour couper les courgettes et courut les rejoindre. Son mari, affolé, s'empara de Gaspard et bondit jusqu'à la niche. Il y poussa le chien bien au fond et, ne sachant comment agir, tenta d'y entrer également.Le couteau à la main, Catherine le regardait faire, un sourire narquois encombrant ses lèvres. Elle raillait son mari, se moquant de ses douloureux et inutiles efforts pour échapper à sa furie. Mais bientôt, le rictus disparut tout à fait de son visage devenu pâle. Antoine avait pénétré dans la niche et n'en sortit plus.


Ecrit par ninoutita, le Vendredi 19 Mars 2010, 02:57 dans la rubrique Journal qui se veut intime .

Commentaires :

LiliLou
LiliLou
19-03-10 à 11:36

Ooooh j'ai lu ça comme on mange un ptit pain le matin au café. J'ai cru un a une page de livre. Elle est ahurissante ton histoire.

 
Celsius42
Celsius42
19-03-10 à 17:29

Le grand sage a dit :

"Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien.
Plus je connais les femmes, moins j'aime ma chienne."

Pierre Desproges.

 
ninoutita
ninoutita
19-03-10 à 22:35

Re: Le grand sage a dit :

pour le coups, mon texte dit l'inverse.

 
Celsius42
Celsius42
20-03-10 à 03:22

Re: Le grand sage a dit :

D'ou ma citation, pour faire contrepied. A moins qu'il n'y ait besoin d'une seconde lecture, entre les lignes. Ou que je me trompe.

Demain les chiens.

 
baptiste
28-03-10 à 12:21

c'est barge ton image!

oui je sais je suis le seul con qui ne lit jamais tes textes et qui est bien content qu'il y ait des images..

 
Eliath-Feu
26-04-10 à 13:36

T'es où...?

 
ninoutita
ninoutita
26-04-10 à 19:12

Re:

et toi ?